Le mal nécessaire

» Diabolique, décepteur…
A travers l’analyse de la rune Barkanan, Yves Kodratoff consacre un paragraphe à Loki, qui nous éclaire sur l’idée du changement nécessaire dans la société, ainsi que sur l’aspect féminin du fils de Laufey:
Poème runique norvégien :

er lavfgrǿnstr lima;
Loki bar flærðar tíma.

(Berkanan) est le plus vert feuillage des fagots [ou des feuillages, ou des branchages]; [traduction de Wimmer: La branche de bouleau est la branchette à la plus verte feuille.]
Loki porta le temps [ou le temps opportun] des impostures [ou des faussetés]. [traductions classiques, à peu près : Loki a bien réussi à tromper son monde.]

Vous constatez que les traductions que je juge possibles s’opposent aux traductions classiques, c’est pourquoi je dois vous les expliquer un peu longuement.
[…]
Commentaires sur le second vers
Le mot tíma a trois sens possibles, celui de ‘temps’ en général, celui de ‘temps opportun’ et celui de ‘temps heureux’. Je ne pense pas que ce troisième sens soit primordial quoiqu’il ne faille jamais oublier sa présence. Les ‘temps’ peuvent avoir une résonance négative, alors que, clairement, tíma a une résonance positive. Inversement, Loki est considéré comme une sorte d’être diabolique par de nombreuses personnes. L’ethnologie tend à le rapprocher des ‘décepteurs’ dont on trouve un assez grand nombre d’exemples dans les sociétés primitives. Ces décepteurs ne sont pas des ‘Dieux mauvais’ ennemis de l’humanité, comme ceux des Kamchadales, par exemple, mais ils sont plutôt imprévisibles et intelligents. Leur rôle est de bousculer les habitudes des hommes et des Dieux sans trop se soucier, au moins en apparence, des conséquences de leurs actes. Loki est absolument typique en ceci, chaque bourde qu’il commet est réparée en temps utile (sauf, bien entendu, le meurtre de Baldr), souvent avec l’aide de Loki lui-même. Il est en quelque sorte une image inversée de Týr qui est celui sur lequel on peut compter pour se sacrifier dans l’intérêt général. Loki est celui sur lequel on peut compter pour secouer une société qui commence à tourner sur elle-même. En passant, rappelons quand même une sorte de point commun qu’il a eu avec Týr : quand lorsqu’il a fallu faire rire Skadhi, et dans la mesure où c’était une clownerie, Loki n’a pas hésité sinon à se sacrifier mais au moins à payer de sa personne [Note 1].
Enfin, pour revenir au texte, la traduction possible :
Loki porta le temps des impostures,
ne me paraît pas en accord avec la mythologie nordique. Ou bien on comprend que les ‘impostures’ sont les diverses mauvaises blagues de Loki et, comme elles sont occasionnelles, on ne peut pas parler de leur ‘temps’. Ou bien, on comprend que
Loki (ap)porta le temps des impostures (= du ragnarök),
ce qui est inexact en ce sens qu’il n’est qu’un des éléments, un pion, dans l’inévitable destinée des Dieux.
C’est pourquoi il me semble nécessaire d’accorder au scalde plus de profondeur qu’on ne le fait d’habitude et de traduire :
Loki porta le temps (opportun) des impostures.
Le scalde signale alors que Loki, comme les autres Dieux, est soumis à sa destinée de décepteur, et que chacune de ses grosses ou petites bêtises s’est produite exactement quand elle était nécessaire. Loki interdit la stagnation, il oblige les Dieux au progrès qui est vu ici comme un mal nécessaire (« opportun »), ce qui me paraît une vue bien plus intéressante que la croyance béate de nos élites actuelles dans l’indiscutable valeur positive du progrès. Loki était déjà en avance sur son temps et il reste encore de nos jours. Rares sont les gens qui aiment ceux qui sont en avance sur leur temps. Loki porte les dérangements dus au progrès, vus comme des impostures par une majorité de gens, mais ce deuxième vers signale que ce mal est nécessaire, sinon la société pourrit sur place, comme toutes les sociétés sclérosées. Ainsi, malgré la réprobation générale dont ils jouissent, et grâce aux sous-entendus positifs associés au mot tíma, ce second vers souligne le fait que les Loki de tout poil sont eux aussi nécessaires au maintien de la cohésion de la société.
Commentaires sur le lien entre le premier et le second vers
Le premier vers souligne donc sur la beauté du feuillage du bouleau. Le second vers paraît un total coq à l’âne puisqu’on passe à Loki et à ses roueries. Cependant, la beauté du bouleau n’est pas du tout opposée à Loki dont l’Edda dit qu’il était d’un aspect très beau. Enfin, le bouleau et Loki illustrent deux façons opposées dont le changement se produit dans une société. Il y a les changements réguliers associés aux saisons dont le bouleau est le symbole, et les changements irréguliers associés aux catastrophes naturelles dont Loki est le symbole. Le clan resserre ses liens aussi bien pour profiter de la fécondité de la terre que pour lutter contre l’adversité des éléments.
Enfin, par sa beauté et son élégance, il n’est pas rare qu’on voie dans le bouleau un symbole de féminité. Par exemple, plusieurs images complexes, les kennings, associent femme et bouleau. Bien sûr, d’autres arbres, surtout le pin, le tilleul et le chêne, sont associés à la femme, mais une femme est ‘le bouleau du flot de la flamme’ ou ‘le bouleau de la prairie du cygne des feux’, ‘les bouleaux du creux de la patte d’ours’ ou encore ‘le bouleau de la falaise du faucon des Dieux’. Cette sorte de féminité, associée à une beauté élégante, n’est certainement pas réservée aux femmes, elle fait appel à une conception sexuellement ambiguë de la beauté. Loki est très exactement un symbole de ce type de beauté. Selon l’insulte que Njördhr adresse à Loki dans la Lokasenna, Loki est ‘l’Ase argr’, ce qui est confirmé par Ódhinn qui lui rappelle que, pendant huit hivers, il a trait les vaches et enfanté, deux comportements dont l’un est physiologiquement et l’autre socialement, dans cette civilisation, typiquement féminins. L’Edda en prose nous explique de quels ‘enfants’ il s’agit : sous la forme d’une jument et à la suite de ses relations sexuelles avec un étalon, Loki a porté Sleipnir, le cheval d’Ódhinn, dans son ventre. Le sens exact de l’état ergi et du qualificatif argr ont fait l’objet de maintes discussions. Il est clair qu’ils font allusion au fait d’être, comme une femme, pénétré par un sexe d’homme, ce que les universitaires appellent joliment une ‘homosexualité passive’. Dans une longue analyse des textes utilisant ces mots au sujet de la pratique du seidhr, Dillman arrive à montrer que la honte associée à cet état peut être certes liée à l’homosexualité, mais que l’insulte ergi, dans le cas de la sorcellerie, indique toute forme de féminisation, sexuelle ou non, toutes également honteuses [Note 2]. Ainsi, l’insulte de Njördhr peut tout à fait signifier qu’il traite Loki d’Ase féminisé ou efféminé. Ceci s’accorde d’ailleurs fort bien à la Lokasenna dans laquelle Loki se vante d’avoir eu des relations sexuelles avec toutes les Déesses, une prétention qui serait peu crédible venant d’un « homosexuel passif ».

Notes
[Note 1] L’histoire est célèbre mais certains peuvent l’ignorer. Skadhi s’est rendue chez les Ases afin de venger la mort de son père. Une des deux conditions à laquelle elle va renoncer à sa vengeance est qu’on la fasse rire. C’est alors Loki qui sauve la situation. Il lie d’une corde ses testicules à la barbe d’un bouc, et le spectacle des deux tirant chacun de leur côté en gémissant fait éclater de rire Skadhi.

[Note 2] Je vous rappelle son remarquable ouvrage : Les magiciens dans l’Islande ancienne, distribué par De Boccard, 11 rue de Médicis, Paris. A mon sens, ce qui ressort le plus clairement des nombreuses citations présentées par Dillman, mais qu’il ne dit jamais explicitement, c’est que nous apportons une importance démesurée au comportement sexuel des individus. Pour nos ancêtres nordiques, en particulier, le problème n’était pas de savoir si le magicien se féminisait en portant une robe ou en se faisant sodomiser, le problème était de se féminiser ou pas. La honte était attachée, dans cette civilisation, à la féminisation d’un individu de sexe mâle et non pas à tel ou tel comportement sexuel précis. Ainsi, le traducteur est pris dans un dilemme : ou bien il traduit argr par ce que ce que le mot signifie réellement dans la civilisation norroise, c’est à dire ‘efféminé’, mais l’insulte « efféminé ! » est bien molle, ou bien il le traduit par un équivalent moderne, une insulte sexuelle comme ‘enculé !’

(c) Yves Kodratoff sur son site Magie Nordique de Guérison.

Image Deerblood

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